TRIBUNE – “Menace sur la souveraineté alimentaire française & européenne”

Plus d’1 mois après le début de la crise du coronavirus je souhaite lancer un cri d’alerte: NOTRE AGRICULTURE FRANÇAISE EST EN DANGER ! CELA MENACE NOTRE SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE EN FRANCE ET EN EUROPE !

Sur ma ferme s’ancrent mes racines, comme c’est le cas pour de nombreux agriculteurs en France. Je suis un éleveur de la Creuse, un agriculteur comme l’étaient mon père, mon grand-père et d’autres avant moi, dans le lieu-dit qui porte le nom de ma famille : Les Moreaux. 

J’ai vu des collègues mettre la clé sous la porte parce que notre métier ne permet malheureusement plus à tous les paysans de vivre dignement. J’ai vu des drames parce que les pressions mises sur nos épaules et les contraintes du quotidien peuvent parfois devenir un fardeau trop dur à porter. J’ai mis mon métier au service du collectif qui rythme depuis des millénaires la vie des paysans. J’ai été président d’une coopérative et d’un abattoir avant d’être élu député dans mon département. Apporter des solutions à la fragilité de notre monde agricole a été la principale raison de mon engagement en politique et au-delà de ma vie même. Si je fais cette rapide présentation, c’est pour que chaque lecteur comprenne d’où je viens et que c’est bien souvent avec mes tripes et mon cœur que je parle d’agriculture.

« Aucun agriculteur, aucun consommateur ne souhaite être soumis aux normes, aux prix et aux diktats de non-européens ». Cette phrase du Président de la République lors du Salon de l’agriculture 2019 prend aujourd’hui tout son sens avec la crise du Covid-19. 

Nous avons pris conscience que lorsque nous dépendons d’autres pays pour nous nourrir, nous nous mettons en danger. D’une part parce que nous ne maitrisons pas la qualité des produits alimentaires que nous importons et d’autre part parce que nous n’avons pas la main sur les approvisionnements étrangers qui peuvent s’interrompre à tout moment. Demain, le danger c’est de ne plus rien trouver sur les étals des supermarchés ! 

Ces incertitudes du marché international pèsent aussi sur les produits que nous exportons avec fierté : nos vins, fromages ou céréales nous assurent actuellement une 6ème place dans les exportations mondiales que nous pouvons perdre à tout moment, tuant des producteurs spécialisés dans l’export mais aussi des petites et moyennes entreprises de l’agroalimentaire pourvoyeuses d’emplois dans nos régions. Demain, le danger c’est aussi que nos producteurs et nos entreprises qui exportent mettent la clé sous la porte et tuent des milliers d’emplois sur nos territoires.

Aujourd’hui nous n’avons plus le choix : si nous voulons que les agriculteurs français et notre modèle agroalimentaire familial survivent à cette crise, nous devons prendre des mesures radicales.

Comme nous applaudissons chaque soir nos soignants, nous voulons aujourd’hui soutenir nos agriculteurs en privilégiant les fruits et les légumes locaux chez nos primeurs, la viande française chez nos bouchers, les fromages de nos régions chez nos fromagers, le blé de nos territoires chez nos boulangers, ou en allant faire nos courses directement à la ferme. Si les Français jouent le jeu de consommer français, certains grandes surfaces cherchent à le contourner.

Dès la première semaine de confinement, voyant les achats des consommateurs augmenter, certaines enseignes n’ont pas hésité à fermer leurs rayons frais traditionnels pour remplir leurs étalages de produits bas de gamme ou importés. Préférant agrandir leurs marges plutôt que soutenir nos producteurs français, ces supermarchés ont réduit leurs achats de produits bio, labels rouges ou des AOP françaises parce qu’ils leur coûtent plus cher. Il est par ailleurs révoltant qu’à l’approche des fêtes de Pâques, Pessah et du Ramadan, alors que les stocks d’agneaux, de volailles et de bovins sont en train d’exploser dans les fermes, certaines enseignes préfèrent servir aux Français des viandes importées de Nouvelle-Zélande qu’ils gardaient dans leurs congélateurs plutôt que d’aider nos éleveurs à écouler leurs viandes d’excellence. C’est encore une fois avec la plus grande indécence que les oligopoles de l’industrie agroalimentaire laitière ont tenté de renégocier l’achat du lait de nos producteurs au prix le plus bas pour pallier la baisse de leurs débouchés, rognant leurs revenus déjà minces. L’interprofession du lait a pris la décision courageuse de limiter la production pour limiter la chute des prix avec tous les risques de déstabilisation d’autres filières que cela comporte. 

Ces comportements égoïstes des distributeurs et de quelques grands industriels portent un coup fatal à notre agriculture française. Ces pratiques sont d’autant plus inacceptables que nos filières agricoles peinent encore aujourd’hui à se relever des différentes crises qui les ont touchées ces dernières années : crises économiques, sanitaires, ou climatiques avec des sécheresses à répétition.

Il est urgent d’agir. Il est temps de reposer la question de l’intervention publique nationale et européenne même si cela est à rebours de la philosophie actuelle de la Politique agricole commune. Notre souveraineté alimentaire en dépend.

Depuis 3 ans je rabâche qu’il faut que les agriculteurs s’organisent et soient davantage solidaire afin de peser enfin sur les prix face à la distribution et aux industries agroalimentaires. Il est anormal aujourd’hui que les prix de vente en ferme soient aussi éloignés des prix de revient. L’article 1 de la loi Egalim visait à contractualiser sur la base des coûts de production. Le problème est que l absence d’organisations de producteurs suffisamment fortes a empêché cet article de se mettre en place. 

Il faut donc sortir des injonctions et passer à l’action.

Une solution serait de définir une grille de prix pour tous les produits agricoles et alimentaires, correspondant à leur coût de production. Si le prix de marché d’un produit est inférieur à son prix de revient, la puissance publique pourrait intervenir directement auprès de l’agriculteur pour compléter son revenu. Ce filet de sécurité ne pourrait s’activer qu’à une seule condition : l’appartenance de l’agriculteur à une organisation de producteurs ou à une association d’organisations de producteurs, qui sont les seules structures capables de peser face aux géants de la grande distribution et de l’agroalimentaire. Ce système de soutien pourrait passer par la PAC et être mis en place pour une durée déterminée. Il n’est pas question de passer à une économie administrée demain mais de provoquer une transition pour que nos filières agricoles s’organisent avec des structures suffisamment fortes pour renverser le rapport de force dans les négociations des produits agricoles, en Europe et à l’étranger.

Il ne s’agit pas non plus de renverser toute la matrice économique de notre modèle agricole et alimentaire : notre agriculture française aura toujours besoin d’exporter et d’importer après cette crise. Le repli sur soi signerait l’arrêt de mort de notre modèle fait d’exploitations agricoles à taille humaine. Les circuits courts ne sont pas non plus la solution universelle. Pour l’heure, l’impact environnemental positif de ces produits n’est pas automatique et ils s’adressent à une minorité de Français, proches géographiquement des producteurs ou qui ont les moyens de se passer des circuits conventionnels. Le département de la Creuse compte 200 000 vaches pour 118 000 habitants : aucune personne ne mange une vache par an, ce modèle d’élevage, comme dans de nombreuses autres filières, doit nécessairement se placer dans un circuit long pour alimenter les régions qui n’ont pas les capacités de développer ces productions. 

Mais le commerce international ne pourra pas repartir comme avant : demain, la gouvernance mondiale devra changer pour que les normes de tous les pays convergent dans la même direction : vers la santé de tous et la protection de la planète, vers la qualité plutôt que vers les prix bas, vers les productions équitables et la solidarité. 

L’article 44 de la loi egalim que j’ai moi-même rédigé, beaucoup semble l’avoir oublié, et qui impose d’importer en Europe uniquement des produits qui correspondent aux normes européennes doit enfin être appliquer au seul niveau ou il est pertinent à savoir au niveau européen. On doit évidemment s’occuper également des distorsions intra-européennes. 

Si nous voulons éviter la perte de notre souveraineté alimentaire et la disparition de notre modèle exemplaire d’agriculture, l’État et l’Europe doivent dès maintenant prendre leurs responsabilités.